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Le logiciel est mort, vive le logiciel !

L’IA facilite la création d’alternatives aux logiciels propriétaires. Face à l’essor de solutions libres et gratuites, des entreprises comme Adobe pourraient devoir revoir leur modèle économique.

Depuis des décennies, les éditeurs de logiciels s’appuient sur une logique économique assez simple : concevoir une application complexe demande du temps, de l’argent et des compétences. Une fois le programme développé, en revanche, il peut être distribué à des millions de clients pour un coût supplémentaire presque nul. Ce qui coûte cher, c’est de créer le logiciel, pas d’en faire des copies.

Ce modèle a contribué à bâtir une industrie pesant des centaines de milliards de dollars. Adobe, Microsoft ou Autodesk ont prospéré grâce à des applications que leurs concurrents auraient eu beaucoup de mal à reproduire sans engager des dépenses considérables. L’IA est en train d’abaisser cet obstacle. Des projets qui mobilisaient autrefois de grandes équipes d’ingénieurs deviennent accessibles à des groupes bien plus modestes, parfois même à une seule personne.

En octobre 2026, le développeur Brandon Thomas a attiré l’attention avec ArtCraft, un ensemble de sept applications gratuites et open source visant à recréer une bonne partie d’Adobe Creative Cloud. Développés en Rust avec l’aide de Claude, l’IA d’Anthropic, ces projets s’attaquent à Photoshop, Illustrator, Premiere Pro, Lightroom, After Effects, InDesign et Acrobat.

Ces applications sont encore loin d’être au point. Elles sont lentes, certaines fonctions essentielles manquent et elles ne sont pas prêtes pour un usage professionnel. Mais qu’un seul développeur ait pu aller aussi loin avec l’aide de l’IA mérite qu’on s’y intéresse.

Reconstruire un empire

Creative Cloud est le fruit de plusieurs décennies de développement. Les applications d’Adobe réunissent des outils spécialisés, des fonctions de compatibilité, des optimisations de performances et des méthodes de travail affinées au fil des années par les professionnels. Recréer tout cet écosystème aurait normalement demandé des moyens considérables.

Le développeur d’ArtCraft affirme avoir travaillé sans accéder au code source d’Adobe. L’IA l’aurait aidé à reproduire l’apparence et le fonctionnement des programmes. On retrouve dans les interfaces les panneaux et les outils familiers d’Adobe, même si une ressemblance visuelle ne garantit pas la compatibilité.

Les essais publiés par Creative Bloq ont mis en évidence des problèmes de traitement d’image, des masques imprécis, des fonctions absentes et un montage vidéo 4K d’une lenteur extrême. FilmCraft ne parvenait pas à ouvrir les fichiers de projet Premiere, tandis que PhotoCraft peinait sur des opérations courantes dans Photoshop. Pour les professionnels qui dépendent de ces outils au quotidien, ces défauts sont loin d’être anecdotiques.

Il devient néanmoins plus facile de mettre entre les mains du public une première version reconnaissable d’un logiciel. Si l’IA continue à faire baisser le coût de cette étape, les éditeurs établis auront davantage de mal à justifier leurs tarifs par la seule difficulté de développer une solution concurrente.

Des logiciels moins coûteux à développer

Les outils de programmation fondés sur l’IA peuvent transformer une description en code exécutable, créer des interfaces, rédiger des tests et aider à corriger des bugs. Ils ne remplacent pas le jugement d’un ingénieur, mais peuvent réduire la part de travail manuel nécessaire à la création d’une application.

Imaginons qu’il faille traditionnellement investir 10 000 € pour développer une alternative à un logiciel facturé 100 € par an. Si l’IA réduit d’environ deux tiers le travail de développement, l’investissement initial devient plus abordable. Répartissez ensuite les coûts de création et de maintenance entre mille utilisateurs : un projet open source financé collectivement commence à devenir intéressant sur le plan économique.

Ces chiffres sont fictifs, et la maintenance, la sécurité ou l’assistance ont toujours un coût. L’essentiel est ailleurs : une entreprise peut conserver la propriété de son code source tout en perdant une partie du pouvoir de fixation des prix que lui donnait la difficulté de reproduire les mêmes fonctions.

Il faut aussi distinguer la copie d’un programme de la création d’un autre programme capable de rendre des services comparables. Deux logiciels peuvent effectuer les mêmes calculs, lire des fichiers compatibles ou proposer des méthodes de travail similaires sans partager le même code. En 2012, dans une affaire opposant SAS Institute à World Programming, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que les fonctionnalités d’un logiciel, les langages de programmation et certains formats de fichiers ne constituaient pas, en tant que tels, des formes d’expression protégées d’un programme informatique au regard des règles de droit d’auteur applicables.

Cet arrêt n’autorise pas pour autant toutes les formes de rétro-ingénierie. Les restrictions d’accès, la protection du code et les obligations contractuelles peuvent compliquer le développement indépendant. Mais il n’est pas forcément nécessaire de disposer du code source original pour créer une alternative utile.

Pour les utilisateurs, cela pourrait se traduire par davantage de choix entre systèmes d’exploitation et une moindre dépendance à un fournisseur unique. Une application réservée à Windows pourrait inspirer un équivalent natif pour Linux. Un logiciel commercial abandonné pourrait trouver une seconde vie grâce à une communauté indépendante. Un format propriétaire pourrait devenir utilisable dans plusieurs applications.

Le plus difficile reste à faire

Produire du code rapidement ne signifie pas produire un logiciel fiable. Les études sur la programmation assistée par IA aboutissent à des résultats contrastés : certaines expériences contrôlées montrent des gains de productivité, tandis qu’une étude menée en 2025 auprès de développeurs open source expérimentés a constaté qu’ils mettaient environ 19 % de temps en plus avec des outils d’IA sur des bases de code qu’ils connaissaient déjà.

Écrire une première version n’est qu’une partie du travail. Il faut ensuite la tester, corriger les bugs, préserver la compatibilité, gérer les cas particuliers et traiter les failles de sécurité. La petite taille des fichiers d’installation d’ArtCraft et le fait que ses applications soient écrites nativement en Rust ne les rendent pas automatiquement rapides ou fiables.

L’open source offre toutefois une voie pour améliorer des projets inachevés. D’autres développeurs peuvent examiner le code, remplacer les parties mal conçues, ajouter les fonctions manquantes et chercher l’origine des problèmes de performances. Reste à savoir si ArtCraft attirera suffisamment de contributeurs. À mesure que la création d’une première version devient moins coûteuse, la vérification et la maintenance à long terme pourraient représenter une part croissante du travail, et de la facture.

Ce qu’Adobe devra peut-être vendre demain

Adobe conserve des atouts difficiles à reproduire. Ses applications fonctionnent ensemble, les professionnels maîtrisent leurs interfaces et les entreprises comptent sur leur fiabilité. Les services cloud, les formats de fichiers bien établis, l’assistance et l’importance de sa clientèle donnent de bonnes raisons de rester, même lorsque des alternatives gratuites existent.

Mais si développer des applications concurrentes devient moins cher, les éditeurs devront peut-être repenser ce que leurs clients paient réellement. Une infrastructure fiable, la sécurité, l’assistance, les fonctions collaboratives et la compatibilité pourraient compter davantage que l’accès à une liste de fonctionnalités. Pour Adobe, cela pourrait passer par des abonnements plus souples, une meilleure interopérabilité et moins d’obstacles pour les clients qui utilisent plusieurs outils.

Les petits éditeurs pourraient ressentir cette pression encore plus tôt. Les convertisseurs de fichiers, les utilitaires administratifs et les outils de productivité spécialisés sont généralement plus simples à recréer que les grandes plateformes d’entreprise. Certains facturent des abonnements pour des fonctions relativement basiques. Ce sont des candidats naturels à l’arrivée d’alternatives développées avec l’IA, surtout lorsque les utilisateurs peuvent partager les coûts de maintenance.

Notre manière d’utiliser les logiciels pourrait également évoluer. Jusqu’ici, les utilisateurs ont surtout adapté leur travail aux applications disponibles. Si le développement devient suffisamment abordable, une petite entreprise pourrait faire concevoir un outil correspondant exactement à ses besoins, tandis qu’une communauté open source pourrait continuer à entretenir une application abandonnée. Les utilisateurs auraient davantage de possibilités d’adapter leurs logiciels à leurs usages, plutôt que l’inverse.

ArtCraft n’a pas détrôné Adobe, et ses limites actuelles rappellent tout le travail qui sépare un prototype d’un produit fiable. Le projet laisse toutefois entrevoir un marché où créer un concurrent reconnaissable coûterait de moins en moins cher. Les entreprises établies continueront de profiter de leur expérience et de leurs écosystèmes, mais ces avantages ne suffiront pas toujours à justifier les prix auxquels leurs clients se sont habitués.

L’industrie du logiciel ne va pas disparaître, mais les règles économiques qui l’ont façonnée pendant des décennies évoluent. À mesure qu’il devient moins cher de reproduire des fonctionnalités, les entreprises devront donner à leurs clients de meilleures raisons de continuer à payer. Posséder le code ne suffira peut-être plus.

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