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Internet est sur le point de perdre sa mémoire
Les interfaces génératives pourraient rendre les sites web plus personnels, mais elles risquent aussi d’effacer les traces visuelles communes qui nous permettent de nous souvenir d’Internet.
Montrez à quelqu’un une capture d’écran de MySpace, de l’écran d’accueil du premier iPhone ou de Facebook en 2008, et cette personne pourra souvent la situer dans le temps. Ces interfaces fonctionnent comme d’anciennes devantures de magasins ou des unes de journaux. Des millions de personnes ont vu la même disposition de boutons, de couleurs et de menus. Leur conception est ainsi devenue une partie de notre passé commun.
Cette mémoire visuelle collective pourrait bientôt devenir plus difficile à construire. Des chercheurs en interaction humain-machine développent des interfaces génératives, c’est-à-dire des écrans composés par une intelligence artificielle pour une personne et une tâche précises. Au lieu d’ouvrir la même page fixe que tout le monde, un utilisateur pourrait recevoir un tableau de bord temporaire, un outil de comparaison ou un menu produit à partir d’une demande, de son comportement antérieur et de préférences supposées.
Dans une prépublication de 2025, les participants ont préféré les interfaces adaptées à une tâche et générées par un modèle de langage aux réponses ordinaires d’un outil de conversation dans plus de 70 % des cas étudiés. Une étude de 2026 est allée plus loin en apprenant les préférences visuelles de chaque personne afin de sélectionner des interfaces différentes selon les utilisateurs.
L’intérêt pour les utilisateurs est évident. Un service complexe peut supprimer les commandes dont une personne a rarement besoin et mettre en avant les informations pertinentes à cet instant. Un écran personnalisé soulève toutefois une question historique délicate : quelle version faut-il conserver ?
Le web perd déjà de grandes quantités de contenu. Le Pew Research Center a étudié des pages apparues dans les archives de Common Crawl entre 2013 et 2023. En octobre 2023, un quart d’entre elles n’étaient plus accessibles. Parmi les pages enregistrées en 2013, 38 % avaient disparu. Dans la plupart des cas, le site complet n’avait pas été supprimé. Il s’agissait plutôt d’un article, d’un fichier ou d’une page isolée.
Les archives du web récupèrent une partie de ces contenus en conservant des copies à des moments précis. Leur travail devient plus difficile lorsque le contenu change en fonction du visiteur. Archive-It, un service de l’Internet Archive, décrit les contenus fondés sur le comportement et les préférences comme un problème connu de l’archivage du web. Les pages qui nécessitent une interaction ou dépendent fortement de JavaScript peuvent être enregistrées de manière incomplète ou ne plus fonctionner lors de leur consultation ultérieure.
Les interfaces génératives aggravent ce problème, car la page pourrait ne jamais exister comme un objet stable. Elle est calculée pendant la visite. Deux personnes peuvent poser la même question au même service et recevoir des mises en page différentes. Le résultat peut également changer après une mise à jour du modèle. Conserver uniquement l’adresse et les fichiers sources reviendrait à préserver un bâtiment de théâtre tout en laissant disparaître les représentations.
Cette évolution compte parce que la mémoire est en partie sociale. Une recherche publiée dans Nature Human Behaviour a montré que la manière dont des participants français organisaient leurs souvenirs de la Seconde Guerre mondiale reflétait la structure du récit public partagé par leur culture. Les médias fournissent des repères communs qui relient les souvenirs individuels. La mise en page familière d’un site web peut remplir une fonction comparable à plus petite échelle. Elle donne à une génération une référence visuelle que d’autres personnes reconnaissent également.
Si les interfaces deviennent entièrement individuelles, plusieurs personnes pourront se souvenir d’avoir utilisé la même plateforme sans se souvenir du même endroit. Les historiens du futur pourraient savoir à quoi servait un service tout en étant incapables de reconstituer ce qu’un utilisateur particulier avait vu. Recréer cette expérience nécessiterait des captures d’écran, la version du modèle, les requêtes ou les actions qui ont façonné la page, les paramètres de l’utilisateur et le résultat généré.
Le prochain problème de mémoire d’Internet pourrait donc commencer avant même qu’un contenu soit supprimé. Une page qui apparaît une seule fois pour une seule personne et qui n’est jamais enregistrée appartient déjà à l’histoire sous une forme que l’histoire pourra difficilement retrouver.
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